Le moment illibéral

mars 9, 2020

Une semaine après le discours de Tom Holland sur ‘la lumière qui brillait dans les ténèbres’, au centre culturel de Balie à Amsterdam, Ivan Krastev a parlé, sur la même scène, de son livre ‘Le moment illibéral’, coécrit avec l’Américain Stephen Holmes.

Le titre anglais du livre est ‘The Light that Failed’ (La lumière qui a échoué). La ‘Lumière’ de l’écrivain anglais était la lumière du Christ, du premier chapitre de Jean, le moment révolutionnaire qui, selon lui, avait façonné l’Occident. La ‘Lumière’ de l’écrivain bulgare était la démocratie libérale, proclamée comme étant le point final de l’histoire, il y a à peine trois décennies.

Car dans ‘La fin de l’Histoire et le Dernier Homme’ (1992), Francis Fukuyama annonçait l’apogée de l’évolution idéologique de la race humaine et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme finale de gouvernement humain. Le Mur de Berlin était tombé. Le communisme était en faillite. La Guerre froide était terminée. L’Occident avait gagné. Une utopie universelle était arrivée. Une nouvelle ère mondiale d’ouverture de frontières avait commencé. Il ne restait qu’une option logique aux nations du monde : la démocratie libérale.

Le livre de Fukuyama fut salué comme définissant un avenir dans lequel les principes du libéralisme, ‘absolus et impossibles à améliorer’, devaient simplement être étendus aux ‘différentes provinces de la civilisation humaine’.

C’est du moins ce qui semblait. Krastev et Holmes nous rappellent que lorsque le président Reagan avait dit au président Gorbachev de ‘démolir ce mur’ devant le monde entier, il n’y avait que 16 barrières frontalières militarisées dans le monde. Aujourd’hui, légitimés par la ‘rhétorique du salut-par-le-mur’ d’un président américain, 65 périmètres fortifiés sont soit achevés soit en cours de construction.

Les désirs sont imitatifs

Que s’est-il produit qui a transformé des pays d’Europe centrale et de l’Est, comme la Hongrie et la Pologne, des Etats membres de l’Union européennes, en bastions de xénophobie et ‘d’illibéralisme’ ? Pourquoi la Russie postcommuniste, jadis une alliée potentielle, est-elle devenue un ennemi absolu de l’Occident ? Comment une Chine, affirmée au niveau international, s’est-elle levée si rapidement pour défier l’hégémonie américaine à l’échelle mondiale ? Comment est-il possible qu’un président américain puisse élever la Russie de Poutine et la Hongrie de Orbán dans des modèles illibéraux pour sa propre nation, que Fukuyama avait déclaré être le modèle libéral que le reste du monde était destiné à suivre ?

Krastev et Holmes (eux-mêmes représentant à la fois l’Est et l’Ouest) nous ont donné une œuvre de psychologie politique qui promet d’être aussi déterminante que l’analyse de Fukuyama, mais plus précise. Elle donne des réponses plausibles aux questions ci-dessus en termes de théorie ‘mimétique’ du philosophe français René Girard, l’idée que nos désirs sont imitatifs. La théorie mimétique révèle l’emprise profonde de la société sur notre imagination et nos aspirations. Nous voulons des choses parce que d’autres les veulent. Et, réalisa Girard, ces désirs peuvent avoir une tournure meurtrière : la désignation de boucs émissaires. Athée jusqu’à ce que ses travaux sur la théorie mimétique et la Bible le conduisent à voir les choses différemment, Girard a découvert comment les histoires de la Bible dénoncent la désignation de boucs émissaires, culminant avec le bouc émissaire suprême, Jésus. La croix expose la désignation de boucs émissaires comme étant un mensonge et la vide ainsi de son pouvoir (un point que Holland a souligné dans son discours).

Krastev a expliqué à son public que la chute du communisme a produit deux groupes de nations : les imités (démocraties libérales occidentales) et les imitateurs (les autres). Au fil du temps, une telle imitation de l’Occident a engendré un ressentiment profond, comme l’avait prédit Girard. (Il aurait également pu citer Girard pour expliquer la caractéristique de désignation de boucs émissaires du populisme, en accusant les migrants, les Musulmans, les Mexicains, les étrangers et travailleurs étrangers de ‘voler nos emplois’…)

Trois réactions

Krastev et Homes identifient trois réactions parallèles interconnectées résultant de la révolte antilibérale mondiale contre l’hypothèse occidentale selon laquelle chaque Etat devrait suivre son modèle libéral.

La première est ce qu’ils appellent le ‘communautarisme intolérant’ des populistes d’Europe centrale et orientale, en particulier Orbán en Hongrie et Kaczynski en Pologne. Ils soutiennent que l’ascension politique du populisme ne peut pas être expliquée de manière adéquate sans reconnaître un ressentiment répandu et profond à propos de la façon dont le communisme soviétique sans alternative (imposé) a été remplacé par le libéralisme occidental sans alternative (invité). Cette imitation commença avec un désir authentique de devenir prospère et libre comme (leur imagination de) l’Occident. A des degrés divers, cela a donné lieu à des contre-élites antioccidentales, opposant à l’universalisme des droits de l’homme et au libéralisme ouvert de l’Union européenne, l’indifférence à l’égard des traditions et du patrimoine nationaux.

La Russie, la seconde réaction, humiliée après avoir été rétrogradée en tant que puissance mondiale, s’est sentie obligée de feindre la gratitude pour les conseils mal préparés de consultants américains prônant une attitude de supériorité. L’élite politique russe a simulé la démocratie au début, puis est passée à une parodie violente, reflétant ‘un comportement hégémonique américain odieux’. Ceci explique l’ingérence russe dans les élections américaines, reflétant ce que le Kremlin considère comme une ingérence américaine constante dans la vie politique russe.

La Chine est la troisième catégorie. Tout en imitant les méthodes scientifiques et d’ingénierie de l’Occident, sa longue histoire d’humiliation par les puissances occidentales a engendré une résistance obstinée aux idées et aux influences sociopolitiques étrangères.

L’Ère de l’Imitation libérale est terminée, suggèrent Krastev et Holmes. Mais l’èrede l’Imitation illibérale vient peut-être de commencer : le président du modèle ultime de la démocratie libérale est lui-même devenu aussi bien imitateur que modèle d’illibéralisme.


À la semaine prochaine,

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