Une perspective française

mai 27, 2019

Qu’est-ce que Victor Hugo aurait pensé des élections européennes de ce week-end ?

Le grand auteur français du Bossu de Notre-Dame et des Misérables appartient à une longue lignée de penseurs et de visionnaires qui remonte à William Penn (qui proposa un Parlement européen déjà en 1693), qui prévoyait le jour où les nations d’Europe échangeraient leurs armes contre des urnes électorales.

Mon ami canadien, Pierre, m’a informé du discours d’ouverture de Hugo au Congrès International de la Paix à Paris, le 21 août 1849. Parmi une série de congrès du genre (Londres 1843 ; Bruxelles 1848 ; Paris 1849 ; Francfort 1859 et Londres 1851), celui-ci a rassemblé deux mille délégués.

En tant que président, Hugo commença de la manière suivante :

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi !

Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie.

Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France.

Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées.

Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France !

Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être !(…)

Malheureusement, entre ce discours et celui de Robert Schuman, lançant finalement le projet européen un siècle plus tard, la France et l’Allemagne allaient s’enfermer trois fois dans des guerres meurtrières, attirant avec eux beaucoup d’autres nations dans des conflits sanglants lors des deux dernières occasions.

Privilège

La perspective de Hugo nous aide à comprendre que nous ne pouvons pas prendre, pour acquis, le privilège de voter aux élections européennes. Celles-ci sont uniques dans l’histoire des conflits en Europe. Hugo et les membres présents auraient vu notre chance de résoudre les problèmes dans toute l’Europe via les urnes électorales avec une énorme envie. Pourtant, le faible taux de participation révèle que nous ne comprenons pas correctement ce privilège. Ce week-end, cependant, a vu un record d’affluence aux élections européennes : pour la première fois au-dessus des cinquante pourcent.

Le Brexit a aidé. On a accordé dans toute l’Europe  beaucoup plus d’attention que jamais auparavant, à la question de l’adhésion à l’Union européenne. Personne ne suggère aux autres pays desuivre la Grande-Bretagne dans un brouillard de confusion. La question dominante des élections était ‘plus ou moins d’Europe ?’. La migration, l’environnement, l’économie, la sécurité et la corruption sont passées au second plan.

La crainte (ou l’espoir) que les partis antieuropéens, dissimulant leurs plateformes dans la rhétorique européenne, obtiennent suffisamment de sièges au parlement pour bloquer les procédures et aboutir généralement à une impasse, ne s’est pas concrétisée. Hugo aurait sans doute souri ironiquement face aux efforts de Marine Le Pen de revenir en arrière à un nationalisme désuet. Bien qu’elle ait eu raison de revendiquer une victoire historique sur le Président Macron, son parti a en réalité perdu des sièges au parlement. Le parti de Geert Wilders, aux Pays-Bas, a perdu les trois sièges. Le parti d’extrême droite Lega de Matteo Salvini a gagné de façon convaincante en Italie, mais la nouvelle alliance antieuropéenne qu’il avait espéré former avec Le Pen et Wilders, au Parlement européen, aura du mal à atteindre le dixième des 751 sièges, et non le tiers prévu.

Commotion 

Et que dire de la victoire éclatante de Nigel Farage sur les conservateurs et les travaillistes, au moment où Madame May a démissionné ? Un nouveau Premier ministre doit être choisi, mais la majorité du gouvernement est devenue si précaire avec les défections au sein des Conservateurs qu’un Premier ministre, nouvellement élu, pourrait faire face à une motion de méfiance presque immédiate. Ce qui pourrait signifier de nouvelles élections, et personne ne peut deviner qui gagnerait. Entre-temps, la date butoir du 31 octobre, fixée pour le Brexit, approche furtivement. De nouvelles lois devront peut-être être adoptées pour prolonger la date limite… La possibilité d’un nouveau referendum sur le Brexit n’a jamais été aussi grande depuis le referendum initial. Les sondages actuels privilégient le « Remain « aux « Leave », à 54 contre 46 pourcent. Et malgré la commotion autour de la victoire du parti du Brexit, 37 des sièges britanniques au Parlement européen sont des ‘Remainers’ (partisans du maintien) contre 33 Leavers (partisans du départ).

Je suis certain que Hugo vient de faire un clin d’œil.


À la semaine prochaine,

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