La voie balte

août 26, 2019

La plus longue chaîne humaine de l’histoire s’est formée à travers les pays baltes, il y a à peine trente ans, vendredi dernier, dans le but de protester contre l’occupation illégale de ces territoires par l’Union soviétique. Elle s’étendait sur 675 kilomètres, depuis le nord de l’Estonie, en traversant la Lettonie, jusqu’au sud de la Lituanie.

Il y a exactement 80 ans, le 23 août 1939, un pacte de neutralité entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique était secrètement signé, à Moscou, respectivement par les ministres des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop et Viatcheslav Molotov. Le tristement célèbre pacte Molotov-Ribbentrop a affecté le sort de millions d’Européens orientaux, divisant l’Europe orientale en deux sphères d’influence, menant directement à la seconde Guerre mondiale et à l’occupation des trois Etats baltes : l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Le 1er septembre 1939, les forces armées allemandes ont agi conformément aux termes du pacte et ont déclenché la guerre en attaquant la Pologne.

Cinquante ans plus tard, en 1989, quelque deux millions de personnes se sont jointes les mains pour former une chaîne humaine continue s’étendant sur 675 kilomètres, à travers les trois républiques baltes de l’Union soviétique. Celle-ci était une expression supplémentaire de la vague montante de protestation morale et spirituelle contre le totalitarisme de l’Union soviétique. Une personne sur quatre a participé à la chaine, appelée la Voie balte, en se tenant par la main pendant au moins 15 minutes. La protestation publique exigeait la reconnaissance du pacte Molotov-Ribbentrop, dont l’existence était toujours démentiepar les autorités soviétiques qui continuaient à affirmer que les Etats baltes avaient volontairement adhéré à l’URSS.

La participation massive à la manifestation silencieuse était une revendication morale et émotionnelle puissante pour le rétablissement de l’indépendance des Etats baltes. Sept mois plus tard, la Lituanie est devenue la première république de l’Union soviétique à déclarer son indépendance. La Lettonie obtint sa liberté en 1990 et l’Estonie en 1991.

Violations

En fait, les événements avaient débuté au Canada, où des communautés de réfugiés d’Europe centrale et orientale avaient initié ou avaient organisé la Journée du Ruban noir, le 23 août 1986. L’objectif était d’attirer l’attention mondiale sur les crimes et les violations des droits de l’homme commis par l’Union soviétique, sur le Pacte Molotov-Ribbentrop, ainsi que sur la Conférence de Yalta, lorsque Churchill et Roosevelt avaient donné carte blanche à Staline pour annexer les Etats occupés par l’Union soviétique. La première Journée du Ruban noir a été marquée par des manifestations dans de nombreuses villes occidentales, notamment Londres, Stockholm, Washington D.C., New York et Perth en Australie.

Etant donné que la glasnost et la perestroïka stimulaient une nouvelle ouverture et un espoir grandissant de liberté dans le monde communiste, vers la fin des années 1980, plusieurs mouvements baltes pro-indépendantistes – Rahvarinne en Estonie, le Tautas fronte en Lettonie, et Sąjūdis en Lituanie – se sont rencontrés discrètement pour organiser la manifestation de 1989. A Tallinn, la capitale de l’Estonie, des manifestants dans un parc public ont ouvertement parlé du Pacte Molotov-Ribbentrop sous les yeux du KGB. Des noms ont été pris, des responsables ont été harcelés, mais de manière surprenante, personne n’a été arrêté. Les organisateurs ont été encouragés à demander un acte symbolique massif, public et non violent : une chaîne humaine de solidarité entre les trois nations.

Réveil

Bien que la Voie balte ait été la plus grande et la plus importante campagne des Etats baltes visant à regagner leur liberté, ce n’était pas la première. Le Monument de la Liberté, au centre de Riga, avait fait l’objet de la commémoration du jour du Souvenir pour les victimes des déportations de 1941, le 14 juin 1986. Après cela, les anciens prisonniers politiques des Etats baltes se sont mis d’accord sur une campagne de commémoration commune, le 23 août, dans tous les Etats baltes.

A cette date, en 1987, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Vilnius, Riga et Tallinn. La police a arrêté plusieurs centaines de personnes. L’année suivante, des dizaines de milliers de personnes ont pris part aux campagnes de commémoration ; tandis qu’en 1989, un quart de la population a participé à la campagne de la chaîne humaine. Le Réveil balte est devenu un mouvement unissant les trois pays. Cette démonstration de ‘puissance douce’ a obligé l’Union soviétique, jadis puissante, à céder à la voix du peuple et à admettre les crimes du passé, y compris l’existence du pacte Molotov-Ribbentrop.

En 2009, l’Union européenne a reconnu le 23 août comme la Journée européenne du souvenir des victimes du stalinisme et du nazisme.

Des Lettons m’ont dit, au cours des dernières années, comment ils se sont toujours sentis trahis : d’un côté par les nazis et les communistes et de l’autre par l’occident. La grande question qu’ils se posent aujourd’hui est de savoir à quel point l’Occident est prêt à s’opposer à l’expansionnisme de Poutine, à la lumière des informations faisant état de milliers de soldats russes ‘en vacances’ à la frontière, au cours des dernières années. Plus tôt ce mois-ci, plus de 10.000 soldats russes et près de cinquante navires de guerre ont pris part à des exercices navals en mer Baltique, à la suite d’exercices navals menés le mois dernier en mer de Norvège.

Entre-temps, le trentième anniversaire de la Voie balte, vendredi dernier, a inspiré des milliers de manifestants à former une chaîne humaine de 45 kilomètres à travers Hong Kong, pour protester contre l’érosion des libertés sous la domination chinoise.

(Photo: Archive nationale estonienne)


À la semaine prochaine,

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