Le centre qui fait défaut

mai 23, 2016

Le visage souriant du candidat présidentiel d’extrême droite, Norbert Hofer, ici et là, embelli avec des croix gammées sur son front, ressortait des affiches partout dans la ville de Vienne, tandis que je la traversais en voiture ce week-end.

Les électeurs autrichiens qui se sont rendus aux urnes hier, afin de décider s’ils voulaient un président populiste du Parti de la liberté, ou l’alternative verte de gauche, Alexander Van der Bellen, se répartissaient de manière quasi égale à la fin de la journée. Les votes par correspondance devraient déterminer le résultat définitif attendu plus tard aujourd’hui.

L’élimination, lors des tours de scrutin précédents, des candidats des partis centraux, faisait en sorte que, pour la première fois depuis la guerre, les Autrichiens faisaient face à la perspective d’un président d’extrême droite. Pour beaucoup, particulièrement pour les chrétiens, le choix entre deux candidats moins désirables posait un dilemme… de plus en plus commun dans une Europe où le centre politique semble s’écrouler. Alors que j’étais à Vienne pour y faire une allocution, des Autrichiens anxieux m’ont demandé, ce week-end, pour qui ils devaient voter. Comme si j’étais un expert en politique autrichienne !

Cette question, sous une forme différente, se posera aussi aux Britanniques le mois prochain. (Sans mentionner l’élection présidentielle américaine imminente, que la plupart des Européens trouvent simplement déconcertante.) Partout en Europe, la vague populiste grandit, après des décennies de domination de partis de centre droit ou de centre gauche. Parfois même, ces partis franchissaient la ligne et adoptaient des positions traditionnelles de leurs opposants, comme le fit Tony Blair avec son mouvement New Labour.

Mais ces temps semblent révolus, appartenant à un passé lointain. L’insatisfaction généralisée, le cynisme et le rejet des élites traditionnelles de la politique, du monde des affaires et des banques, créent un public préparé à être dirigé par ceux qui sont prêts à utiliser des mesures plus sévères afin d’exclure l’étranger et de resserrer les rangs avec ‘nos semblables’.

Sanctions

Plus que jamais, les partis nationalistes populistes sont plus actifs et plus influents, soulevant des questions majeures au sujet de l’Europe de demain. Nigel Farage, avec son parti UKIP, a de bonnes chances de voir son vœu exaucé pour que la Grande-Bretagne quitte l’Union européenne. Les Vrais Finlandais ont gagné une place dans leur gouvernement, tandis que le Parti populaire danois soutient le gouvernement en coulisse, façonnant ainsi la politique sans prendre de responsabilités, comme le fit Geert Wilders aux Pays-Bas, il y a quelques années, avec sa version néerlandaise du Parti de la liberté. Pendant ce temps-là, en France, Marine Le Pen savoure la perspective de la disparition du soutien électoral du Président Hollande, lors des prochaines élections présidentielles.

Il y a seize ans, lorsque Jörg Haider amena le même FPÖ (Parti de la Liberté d’Autriche) dans le gouvernement autrichien, il y eut une réaction généralisée de toute l’Europe. Les relations diplomatiques avec Vienne furent gelées. Des sanctions furent imposées par tous les autres membres de l’Union européenne, pour protester contre l’admiration ouverte d’Haider pour les Waffen SS d’Hitler, ses points de vues d’anti-immigration, et son euroscepticisme.

Représentant aujourd’hui le même parti, l’anti-immigrant, nationaliste et eurosceptique Hofer espère devenir le premier président d’extrême droite en Union européenne. Il est connu pour porter parfois le bleuet, un vieux symbole clandestin nazi pour le pangermanisme. Un appel à des sanctions et à des relations gelées de la part du reste de l’Europe est cependant fort peu probable dans l’ambiance actuelle. Est-ce un une transition vers la pensée d’extrême droite ? Ou peut-être que c’est un mécontentement généralisé envers la gestion des partis du centre des crises multiples de l’économie, du chômage et de l’immigration.

Orageux

Qu’est-ce que tout cela signifie ? Premièrement, à moins que des dirigeants ne se manifestent afin d’attirer l’imagination publique avec des valeurs (bibliques) de dignité humaine, de bien commun, de compassion, d’égalité et de liberté pour tous, nous nous dirigeons tout droit dans un long chemin chaotique, peut-être même orageux, vers un endroit que personne ne connaît. Peut-être un retour à une Europe composée d’Etats-nations en concurrence et en querelle, la cause même de deux guerres mondiales. Les populistes ont raison dans ce sens : les dirigeants actuels nous ont laissé tomber en servant une vision de la vie européenne basée sur la prospérité matérielle et économique. Robert Schuman nous avait avertis il y a très longtemps que ce projet européen n’était pas simplement économique et technique. Il avait besoin d’une âme. Il avait besoin de valeurs spirituelles.

Deuxièmement, cela signifie que trop souvent, nous les chrétiens, laissons tomber nos concitoyens européens. Nous n’avons offert que très peu de choses dans la construction de l’Europe de demain. Trop souvent, nous avons offert des réponses aux questions que les gens ne posent pas, mais pas aux questions qu’ils posent. Nous avons un dur labeur qui nous attend. Comment les valeurs spirituelles s’appliquent-elles aux questions difficiles de la vie ? Au chômage ? Au TTIP ? À la maternité de substitution ? Aux réfugiés et aux migrants cherchant à prendre part à notre sécurité et notre prospérité ?

Mais où pouvons-nous commencer à réfléchir à ces questions et à trouver des perspectives bibliques pour l’Europe d’aujourd’hui ? Une des opportunités concrètes est le Masterclass pour les études européennes que le Centre Schuman organise à Louvain, du 2 au 7 août. C’est malheureusement l’un des rares endroits que je connaisse où nous pouvons commencer à nous poser ces questions sur le plan européen. Assurément, ces questions sont beaucoup trop importantes pour les laisser dans les mains des politiciens !

Rendez-vous à Louvain ?


À la semaine prochaine,

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