Un vrai humaniste

février 29, 2016

Il y a cinq cents ans, cette semaine, un livre destiné à catalyser la refonte de l’Europe sortit de presse à Bâle. C’était une bombe à retardement. La publication du Nouveau Testament en grec et en latin était le couronnement de l’œuvre du grand érudit de la Renaissance : Erasme de Rotterdam.

Pour beaucoup aujourd’hui, le nom d’Erasme (Erasmus) représente le programme d’échange d’étudiants de l’Union européenne (European Region Action Scheme for the Mobility of University Students – Plan d’action de région européenne pour la mobilité des étudiants universitaires) encourageant des étudiants à étudier dans un autre pays européen afin de connaître plus de cultures et de devenir plus Européen. Une mesure de son succès est la naissance d’un million de bébés issus de parents Erasmus, depuis que le plan démarra en 1987.

La plupart des étudiants connaissent vaguement Erasme en tant qu’érudit ‘humaniste’ qui défendit  les valeurs de tolérance et de liberté. Oh oui, et qui écrivit aussi cette satire sur l’église et la société : L’éloge de la folie.

Peu, cependant, le reconnaissent comme un fervent croyant passionné de rendre la Bible accessible à tous, poussant les princes, les papes, les rois et les empereurs, aussi bien que les érudits, les étudiants, les tireurs de charrues et les prostituées, à suivre les enseignements de Jésus. Pour Erasme, aucun humaniste, dans le sens séculier, n’excluait Dieu et la religion. Un tel ‘humanisme’ n’existait pas à son époque. L’Humanisme chrétien de la Renaissance se concentrait sur l’homme Jésus, ses enseignements, ses relations et sa souffrance, plutôt que sur les rituels, les pèlerinages et les traditions de l’Eglise développés au cours des siècles.

Le mouvement Dévotion Moderne, se propageant à travers l’Europe du Nord, depuis son pays natal des Pays-Bas, mettait l’accent sur l’imitation de l’exemple du Christ. D’où le manuel de discipline du mouvement, L’Imitation de Jésus-Christ, par Thomas à Kempis, que le jeune Erasme lut dans les écoles des Frères de la Vie Commune tant à Deventer qu’à Gouda. Vivre comme le Christ était de devenir vraiment humain.

Ad fontes

En tant qu’humaniste chrétien, Erasme était intéressé à revenir à la source de la foi chrétienne : Sed in primis ad fontes ipsos properandum, id est graecos et antiquos. Par-dessus tout, il faut se hâter vers les sources elles-mêmes, c’est-à-dire les Grecs et les antiques. Revenir aux Evangiles et aux lettres de Paul, comme le soulignait Geert Groote et d’autres leaders des Frères, devint une haute priorité pour Erasme.

Ses études et ses conférences l’amenèrent dans les universités de Paris, d’Oxford, de Louvain et de Turin, ensuite de Rome, de Venise, avant de retourner en Angleterre, puis finalement à Bâle et à Fribourg-en-Brisgau. Il écrivit en abondance sur beaucoup de sujets. Mais sa passion principale était de produire une meilleure traduction latine de la Bible que celle de la version officielle du Père de l’Eglise Jérôme, la Vulgate, vieille de onze siècles.

À travers la consultation des manuscrits grecs amenés en Occident après la chute de Constantinople, Erasme persévéra dans la traduction du Nouveau Testament. Un Nouveau Testament grec n’avait jamais été publié avant que Novum Instrumentum ne sorte de la presse de Johannes Forben, le 1er mars 1516, avec des colonnes grecques et latines à chaque page.

Erasme écrivit : ‘Je me suis aperçu que cet enseignement qui est notre salut, devait se faire dans une forme plus pure et plus vivante si recherché à la source et tiré des sources véritables plutôt que tiré des flaques et des ruisselets. Et donc, c’est pourquoi j’ai révisé l’ensemble du Nouveau Testament (comme ils l’appellent) sur base du standard de l’original grec.’

Toutes les langues

Pour cet Erasme cinquantenaire, c’était son opus magnum, une étape majeure afin de rendre toute la Bible accessible à tous. Dans sa préface, il a écrit : ‘Je souhaiterais que même les femmes les plus modestes lisent les Evangiles et les Epîtres pauliniennes. Et je souhaiterais qu’ils soient traduits dans toutes les langues afin qu’ils puissent êtres lus et compris, non seulement par les Ecossais et les Irlandais, mais aussi par les Turcs et les Sarrasins… Si seulement, en conséquence, le fermier pouvait chanter certaines parties de ceux-ci lorsqu’il laboure, le tisserand fredonner quelques parties de ceux-ci durant le mouvement de sa navette, le voyageur alléger la fatigue du voyage avec des histoires de ce genre!’

Alors qu’Erasme, lui-même, n’a jamais traduit dans les langues vernaculaires de l’Europe, ses traductions, grandement améliorées en latin et en grec, ont directement déclenché la Bible allemande de Luther en 1522, la version anglaise de Tyndale en 1526, la traduction française de Lefèvre d’Etaples en 1530, et plus tard, les Bibles hollandaises (1591) et italiennes (1603). La plupart des traductions du Nouveau Testament, jusqu’au 19ème siècle, étaient basées sur son travail.

Erasme changea l’interprétation de la Vulgate de Matthieu 3:2 – ‘soyez pénitents, car le royaume des cieux est proche’ – en ‘repentez-vous,…’. La traduction de Jérôme avait engendré le développement de la doctrine catholique de la pénitence, laquelle engendra ensuite le concept des indulgences, une pratique contestée aussi bien par Erasme que par Luther.

Les deux hommes aspiraient à la réforme de l’Eglise. Tandis que beaucoup disaient : ‘Erasme pondit l’œuf que Luther fit éclore’, Erasme répondit que la division ayant donné naissance à l’Eglise réformée n’était pas l’oiseau dont il s’attendait. Cette rupture, et tout ce qu’elle allait signifier pour l’avenir, l’a alarmé.

Pour Luther et les protestants, Erasme est resté trop catholique. Pour les catholiques, il était trop protestant. Alors que nous nous approchons du 500ème anniversaire de la Réforme, l’an prochain, il a encore beaucoup à nous enseigner.

 


À la semaine prochaine,

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